L'espoir est un grand mot parmi les tout-petits ;
Ces enfants quotidiens qui n'ont pour toute vie
Qu'une feuille remplie trop vite, et que l'on jette ;
Qu'une pensée couchée au coin d'une serviette
Et que, le temps passant, une poche a mangé.
L'espoir est un grand mot que l'homme a ravagé.
Maintenant que, naquis, les mots testent leur force
Et cherchant le noyau, la sève sous l'écorce,
Ils viennent réveiller les peurs au fond de nous,
Ils viennent quémander, geindre sur nos genoux,
Nous fuyons... Créateur, aime tes créatures !
Fonds-toi dans chaque mot ; pense chaque murmure.
L'espoir est un géant qu'entourent des lucioles ;
Mots, lumières jetées dans le vent, farandole,
Je vous aime bien plus dans votre complet noir
Où vos sons et vos rires m'inventent des histoires,
Où, comme les jouets d'un enfant insatiable,
Votre forme et mes mains se font indissociables ;
Quitte à rester au sol et parler aux humains,
Quitte à être fauché d'un revers de la main,
Je n'aime pas brandir les mots dans la lumière ;
Il n'est pas de trophée qu'épargne la poussière.
Pourtant, dans cet amour que je porte aux insectes
Subsistent les puissants, ceux-là que l'on inspecte
Avec appréhension et tournis ; les grands mots !
Espoir ! Amour et Mort ! Haine ! Vie ! - des marmots
Comme les autres en somme, à bien y regarder !
Mais la littérature a ses chasses gardées.
L'amour du mot m'appelle et m'agite sans fin...
Le poète se plaît à n'être qu'un pantin
Et son inspiration le dirige en aveugle ;
Et la mienne m'a dit : dépoussiérons les meubles !
Fouille plus loin ; explore ! Invente la clarté !
Rends le faible plus fort, instaure la fierté
Du mot léger, diffus, aérien, malhabile...
Une larme versée, un battement de cil,
Une voix du passé que les songes ravivent ;
Dans ce banquet de mots, les plus petits convives
Assis, joue contre joue, aux côtés des colosses !
Respecte également le roquet, le molosse,
La fronde de David et le bras de Goliath,
L'étoile, la fourmi, le roi, le cul-de-jatte...
Le Titan, le grand mot, avance sous escorte ;
Rappelle-lui la terre en-dessous qui le porte,
Rappelle-lui Capoue, la chute d'Hannibal,
Rappelle-lui l'Amont qui enfante l'Aval !
Mirlitons, braconniers qui n'aiment que la gloire,
Spadassins dont les cris ne louent que la victoire,
J'écoute vos faits d'armes et las, je m'en amuse ;
Le poète n'est pas un pourfendeur ; sa muse
Est un vent capricieux qui cherche les réponses,
Le cri de cet enfant que vos coups de semonce
Rendent sourds aux beautés que le monde nous sculpte ;
Je suis cet enfant-là : vous êtes les adultes.
Tout le jour, cette foi inébranlable en vous
Me consterne un peu plus ; dans cette nef des fous
L'on s'agite - pourquoi ? L'on s'éventre sans cesse,
L'agresseur se débat contre ceux qui l'agressent,
Et le géant, plus fort à chaque plaie nouvelle
Déchaîne son courroux sur l'autre, le harcèle.
Contemplez-vous : du mot, vous avez fait une arme !
Votre soif de pouvoir a fait couler les larmes
D'une muse harassée que votre haine étouffe !
Du met des rois, le mot, vous faites de la bouffe,
Une pâte, un coulis infecte qui vous ronge
Et c'est dans votre coeur que cette haine plonge !
Où sont les alizées ? Les litanies célestes ?
Vous n'avez engendré que le pus, et la peste !
Le grand mot, le petit, brassés dans ce bouillon
Où la subtilité cachée sous le crayon
S'est éteinte sans bruit... la mienne vous affronte !
Ce n'est pas du mépris que j'ai : c'est de la honte.
Hier, je me plaisais à trouver des amis,
Ceux-là qui comprenaient sans avoir tout compris,
Ceux-là qui, moyennant quelques débats logiques,
S'accordaient comme moi à louer la musique ;
La musique ! Le mot ! Deux entités fragiles,
Nymphes, louves parfois, mais sensibles ! Graciles !
Et voilà qu'aux détours d'un siècle corrompu,
Au terme d'un sommeil trompeur, je n'en ai plus.
Le coeur serré, perdu dans un rêve macabre,
J'observe le combat, les phrases qui se cabrent,
Les cimeterres au loin dont les éclats s'estompent
A mesure que ces mots de mort, en grande pompe,
Tuent sans cesse un peu plus ; et le feu me dévore.
Je cherchais la beauté - et je la cherche encore !
Mais l'arrogance a pris ses quartiers dans mon ciel,
Votre violence a mis des tirades nouvelles
Au sein de ce grand cirque où poussent mes lubies...
Les fauves sont lâchés ! Les enfants sont partis !
Et l'espoir, ce grand mot, et la haine, la mort,
Et l'Amour ; ils s'en vont ! Ils prennent leur essor !
Et vous, amis des mots, pourris par votre espèce,
Vous laissez les imbus mettre à vos cous des laisses,
Et le mot dépérir aux jurons des trompettes !
La poésie n'est plus qu'une autre baïonnette.
S'il vous reste un sanglot dans le coeur et dans l'âme,
Suivez-moi ; revenez en arrière sans drame
Et sans lamentations... Rejoignez cette sphère
Humide de la vie, apaisant hémisphère,
Où l'on jouait encore à être des enfants,
Où l'on nommait les mots lucioles, géants !
Ici, là : une fleur a poussé sur la lune...
Un soleil a germé en chacun, en chacune !
Enfant gourmand, heureux, le poète s'incline,
La beauté dans le coeur, le coeur dans la poitrine,
En face du bourreau et veut apercevoir
Un enfant disparu dessous le masque noir.
Ce sourire narquois, ôtez-le de vos bouches ;
L'enfant sait s'émouvoir de chaque objet qu'il touche,
Chaque mot le grandit, chaque beauté l'exhorte...
Chaque rayon nouveau l'émeut, et le transporte.
Il y a tant à dire, à chercher dans le noir !
Réapprenez le tout, si vous croyez savoir ;
Car l'adulte vissé à chaque conviction
Peut laisser là le mot, heureux, sans rémission.
Z 30 08 09
Pour Boris.