- Entrez ici, monsieur. Les habits sont là-bas.
Enfilez ou le gris - ou le bleu, pourquoi pas.
La maison ? Un abri où nous dormons, parfois,
Quand le vent souffle trop, ou que descend le froid.
Nous avons du café - attention, il est fort,
Ou du thé, ou de l'eau. Avez-vous vu dehors
Comme le ciel est pur, et le sable turquoise?
J'aime ces matins-là où les choses vous toisent
Avec une amitié, un respect qu'ont les frères.
Mais buvez, finissez, nous avons un horaire.
- Voilà. Baissez la tête, et rentrez. Sur ce mur
Nous avons raconté nos nuits, quand elles murmurent ;
Parfois, elles se taisent, et parfois se confient.
La lumière ira bien pour les photographies.
Mettez votre capuche, et le chèche serré,
Le sable par ici est si fin qu'on croirait
Qu'il traverse la maille, et tissus les plus fins.
Nous vendons des flacons de sable, du parfum...
Pas même une bouteille d'huile, ou du savon?
Prenez-le, touchez-le, tournez-le : il sent bon.
Pas d'affaire? Très bien. Sortez dans la lumière,
Les guides nous attendent avec les dromadaires.
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- Plus haut le pied, ici. Allez, tenez vous droit,
Et pendant sa levée mettez les bras en croix.
C'est un grand animal, celui-ci, beau calibre !
Cette position-là assure un équilibre.
Serrez bien vos genoux comme sur un cheval,
Et vos mollets, tendus - ne vous faites pas mal.
Vous voyez devant vous? C'est le meilleur des guides.
Il sait, quand il le faut, ou lâcher de la bride
Ou la tirer un peu ; le trajet sera doux ;
Vous êtes sur le pont, et lui est à la proue.
- Pardonnez-moi, monsieur, de parler aussi haut,
D'oser, en plein désert, évoquer des bateaux !
C'est que le quotidien, ici, est long et morne.
On croise des badauds, quelques bêtes à cornes
Et des entrepreneurs achetant du terrain,
Pour bâtir des hôtels et par appât du gain.
On croise des enfants dont les yeux ont rougis,
Dont les parents sont morts au début de leur vie
Et qui traînent lassés déjà, de l'existence.
Où dorment les sauveurs - où dorment les consciences?
Leurs vêtements sont sales, troués, en haillons,
La misère a leurs pas pèse comme un bâillon.
Et quand l'âge est venu de faire des études,
C'est dans un cimetière du coin, tête au Sud
Et les pieds refroidis, qu'ils apprennent les choses.
Les tombes sont fleuries, et puis elles se nécrosent.
Par ici, chaque jour, on en compte bien six...
Allez, Monsieur, allez, avant j'avais un fils.
On croise des vieux gens que l'air a rendu bruns,
Qui n'ont jamais connu la gifle des embruns ;
Quand vous rêvez d'argent, de succès populaires,
Ces hommes-là, monsieur, ne rêvent qu'à la mer.
On croise un paysage aussi beau que haï,
Aussi vaste qu'étroit, et nu - c'est mon pays,
Et plutôt que rêver de terres de cocagne,
Le matin, au réveil, c'est l'orgueil qui me gagne.
Je me confie, monsieur, mais le guide trépigne ;
Vous verrez, le trajet est une grande ligne
Où vous attendent au bout d'immenses oasis.
Nous avons les palmiers, si vous avez les lys.
Sur le dos d'une bête au balancement sage,
Je cherchais ces vallons de sable, ces mirages,
Dont les livres parlaient quand j'étais à l'école.
Figurez-vous des vents qui, balayant un sol
Aussi changeant et flou qu'il demeure identique,
Chargent les horizons de monstres symétriques.
Figurez-vous les dunes chauves, dont le crâne
Est luisant de soleil ; où sommeillent les mânes
Endormies de brigands, de héros, de soldats.
Comme de l'eau, les vents vous agrippent les doigts
Et confèrent au voyage un aspect gigantesque,
Où chaque mouvement, comme une grande fresque
Est un effort contre eux, avec eux, une danse.
Les dunes sont des coeurs, et des cerveaux qui pensent.
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J'avais posé le pied sur cette mer éteinte.
Les yeux sont fous d'espace, et tout en demi-teinte ;
Autant qu'un mot peut dire ce que sont les couleurs,
De jaune-rouge, orange, en gris et bleus farceurs
Qui vous envoûtent l'oeil et le laissent grisé.
M'ayant pris par le bras, un grand sec, et frisé
M'emmena visiter le point d'eau de l'endroit ;
Devant cette beauté l'on se sent maladroit
Et la fin de nos vies, la seconde qui fauche,
N'est plus rien qu'une peur idiote et vaine, et gauche.
Cette eau me rappelait un petit lac, en Grèce,
Entouré de rochers comme une forteresse.
Mais ici, les rochers avaient forme florale,
Et dans le grand fouillis des choses tropicales
Poussent des fleurs, des fruits. Saturées de chaleur,
Les pistes asséchées mènent à la fraîcheur.
Un homme m'aborda, barbu, les yeux rougis ;
Il avait dans les bras un fennec endormi
Et le berçant toujours, il me tendit la bête.
Il avait le front grand et l'allure d'un prophète.
Tandis que je berçais l'animal, en touriste,
Il me tendit sa main d'un geste lent et triste,
Et dit : monsieur, la pièce et tu seras gentil !
Je suis Occidental. Je ne fais pas crédit.
Z.